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Accueil > Comics à découvrir: Big Numbers

BIG NUMBERS

Mardi 27 Novembre 2012

Après Wachmen

« Qu'est-ce que je pouvais faire après, qui serait aussi visionnaire que Watchmen mais n'aurait rien à voir avec Watchmen ? Il y avait quatre ou cinq réponses à cette question. L'une d'entre elles était Big Numbers. »

Avec à sa disposition toutes les ressources d'une maison d'édition, Moore peut désormais publier ses propres projets. « Pourquoi ne pas éditer ma prochaine BD via Mad Love ? Je pourrais faire exactement ce que je veux et voir si je peux tenir mes promesses. Avec ma propre société, sans les gens de DC ou Marvel au-dessus de moi, jusqu'où je pourrais aller ? »

Moore tente son projet le plus ambitieux jusqu'alors. Big Numbers doit être imprimé sur du papier épais de 25 sur 25 centimètres, avec une couverture semi-rigide. Moore propose à Bill Sienkiewicz, son collaborateur sur « Shadowplay », d'illustrer la série, qui est prévue en douze épisodes. Ces quatre cent quatre-vingts pages doivent mettre en scène les vies entremêlées de quarante personnages dans une version à peine voilée du Northampton d'Alan Moore. « Il y a une petite communauté anglaise, quelque part où toutes les usines ont fermé. Un petit bout de terrain a été réservé pour une maison de retraite ou une crèche, mais des hommes d'affaires américains arrivent et déclarent qu'ils veulent bâtir le tout premier centre commercial à l'américaine des îles britanniques. Toute l'histoire ne traitera de rien de plus excitant que la construction de ce centre commercial. Mais il symbolise tellement toute cette merde qui nous tombe dessus... »

S'éloigner

Avec Big Numbers, Moore s'éloigne des standards de la bande dessinée. Il ne respecte aucune règle habituelle de la fiction pour incorporer les concepts alors relativement récents du mathématicien Benoît Mandelbrot et de la théorie du chaos. Impossible de se distinguer davantage du genre super-héroïque. « Je me suis dit que àa aiderait peut-être les gens si on explique que le chaos qu'ils voient autour d'eux – dans leur communauté, dans leur vie, dans leur monde – n'est qu'une affaire de perception. Que si on peut prendre assez de recul par rapport à ce tumulte d'événements – qui semble chaotique quand on est pris au milieu – et de distance intellectuelle, on pourrait voir que ce qui semble être le chaos n'est qu'une expression d'une forme ordonnée très complexe. » Même si la série s'intéresse à tout le monde, le personnage principal est l'auteur Christine Gathercole, qui rentre à Hampton après dix ans, afin d'écrire un nouveau roman.

Le commentaire social de Big Numbers se situe sur un niveau plus réaliste que ses métaphores des séries Halo Jones et Watchmen.La plupart des personnages vivent des aides sociales ou sont mentalement dérangés, voire les deux. C'est une conséquence de l'héritage de Margaret Thatcher : fort taux de chômage et fermeture des asiles psychiatriques. Ainsi, les maalades mentaux sont obligés d'être encadrés par la communauté. À Los Angeles, un groupe d'hommes d'affaires prépare la création d'un centre commercial démesuré dans la ville anglaise : ils symbolisent la cupidité et l'égoïsme des sociétés capitalistes.

A partir de rien

L'objectif est de créer une bande dessinée moderne à partir de rien, sans idées préconçues, afin d'expérimenter différentes approches et d'évier tous les clichés du médium BD. Renonçant aux procédés sur lesquels il s'appuie d'habitude, Moore développe avec Sienkiewicz une méthode de narration dépouillée, n'utilisant que des vignettes et des bulles de dialogue sur un gaufrier de douze cases. Finis, les détails d'arrière-plan et les transitions astucieuses de Watchmen. À l'époque, Moore déclare : « Nous voulions faire quelque chose qui sera en apparence aussi accessible et séduisant qu'un soap opéra. Quelque chose où les dialogues des personnages vous fascinent, tout comme leur vie et leurs interactions. Mais la structure ne sera pas celle d'une sopa opera mais plutôt celle d'un roman compliqué. »

L'histoire est si complexe et structurée que Moore a cartographié chaque personnage et son activité à chaque épisode sur un grand schéma « de la taille d'une nappe », décrivant els diverses intrigues pour l'ensemble de la série. « J'ai écrit le synopsis des douze épisodes du projet sur une feuille A1 (594 x 841 mm). Ça faisait peur. Je l'ai divisée en douze colonnes et quarante-huit lignes indexant les nos des personnages. Comme ça, je pouvais note ce que faisait chaque personnage dans chaque épisode. Tout était écrit en pattes de mouches au stylo bille ; on aurait dit l'oeuvre d'un fou. » Il ajoute : « Je n'ai jamais fait ça pour un autre travail parce que c'est vraiment dingue. J'ai plus ou moins tout ça dans ma tête, de toute façon. La seule véritable raison de l'écrire, c'est pour épater la galerie et faire peur aux gens. Plus tard, il développera : « Je voulais surtout filer la pétoche aux autres scénaristes. Pour voir la tête de Neil Gaiman. »

Mathématiques

Il conclut : « Je crois que toutes ces vignettes individuelles qu'on montre au fil du livre, elles ont l'air simples en elles-mêmes, mais si on prend conscience des connexions qui les relient, alors toute la complexité de l'oeuvre commence à transparaître.

Moore, Phyllis et Debbie prennent des centaines de clichés de Northampton et de ses alentours pour l'illustrateur américain Bill Sienkiewicz. Oeuvrant sur un format carré inhabituel, ce dernier livre de superbes dessins, passant de la peinture au collage et du photoréalisme aux caricatures façon dessin animé. Influencé par des artistes allant de Norman Rockwell à Ralph Steadman, Sienkiewicz mêle ces différents styles pour un résultat sophistiqué et élégant, moins tape-à-l'oeil que ses œuvres précédentes, tout en restant au service de l'histoire. La seule critique qu'on puisse formuler à son encontre est son lettrage irrégulier, inexplicablement contenu dans des bulles uniformément circulaires.

Big Numbers est publié en noir et blanc, Moore ayant l'intention d'introduire, progressivement la couleur dans la série. Le premier grain de couleur apparaît dans une affiche d'un dessin fractal sur le mur de la chambre d'un des personnages. À l'origine, la série devait s'appeler L'ensemble de Mandelbrot mais Benoît Mandelbrot lui-même confia à Moore qui préférerait éviter que son nom se retrouve dans le titre d'un comic book, lequel fut donc rebaptisé Big Numbers (Les Grands Nombres).

Pas une BD de genre

Big Numbers n°1 est publié par Mad Love au printemps 1990 et salué par la critique. Il s'écoule à soixante-cinq mille exemplaires, ce qui est impressionant étant donné son prix de vente élevé, son thème et les ressources relativement faibles de Mad Love. « Ce n'était pas une BD de genre. Ça parlait de commissions et de mathématiques. Pas facile à classer chez les libraires. »

Big Numbers est le premier indice de la voie que Moore va finir par suivre. Il se dirige vers des histoires géographiquement spécifiques, comme dans ses romans La Voix du feu et Jerusalem, et dans ses spectacle de magie psychogéographique. « Je crois que nous avons tous une expérience humaine très similaire, où que nous vivions. Ça fait partie de la théorie qui sous-tend Big Numbers. Si je suis capable de décrire une petite communauté en détail et en toute honnêteté, alors dans toute l'Angleterre, les gens reconnaîtront cette honnêteté. Et j'espère que tout le monde en Amérique ou ceux qui habitent dans des iglous ou dans des huttes se diront « oui, voilà comment fonctionnent les gens quand ils sont ensemble ». J'essaie d'être très précis à propos d'un endroit et, ce faisant, d'atteindre une sorte d'universalité. »

Seulement deux numéros de Big Numbers seront publiés avant que divers désaccords entre les autres n'apparaissent. Sienkiewicz rend ses planches en retard. Puis, le fardeau de devoir décrire la vision de Moore, ainsi que divers soucis personnels, lui font jeter l'éponge. Tundra, un nouvel éditeur indépendant dirigé par Kevin Eastman – financé par le succès phénoménal de ses Tortues Ninja – tente de sauver le projet, mais les délais ne sont pas tenus, aucun produit ne sort et l'argent de Mad Love est aspiré dans un trou noir.

Casse-tête

Par la suite, Sienkiewicz s'expliquera dans un entretien à Submedia : « C'était un véritable casse-tête. L'écriture d'Alan est si brillante que l'illustration doit obligatoirement être à son service. J'essayais d'atteindre cet hyperréalisme. Il y avait quarante-cinq personnes qui me servaient de modèles. Au fur et à mesure, ça a changé. Le gamin a fait une poussée de croissance. D'une photo à l'autre, il est devenu grand et maigre... J'étais dégoûté, j'avais l'impression de laisser tomber Kevin. J'ai tout laissé tomber : Alan, moi...Bien après, j'ai appelé Alan pour m'excuser, pas pour ce que j'avais traversé – c'était la vie- mais pour avoir mis le projet en danger. »

Si les dessins du troisième numéro sont encore signés par Sienkiewicz, Al Colombia, son assistant, est engagé pour reprendre le dessin à partir de l'épisode suivant. Bien que sa mission soit de dupliquer le style de Sienkiewicz, Colombia s'en éloigne un peu trop au goût d'Eastman. Alors qu'il travaille sur les planches de Big Numbers n°4, Colombia finit par déclarer : « Ca ne m'intéresser pas d'imiter le style de Bill. Je ne me vois pas jouer les clones pendant les trois prochaines années. » Selon des rumeurs contradictoires, Colombia aurait alors refusé de livrer ses dessins pour le quatrième numéro ou bien les aurait détruits par dépit. Cette histoire extraordinaire se termine par l'arrêt de Big Numbers. Le troisième épisode n'est jamais publié, même si, des années après, les dessins de Sienkiewicz seront photocopiés et rassemblés dans une édition pirate. Personne n'a jamais vu les planches mythiques de Colombia, pour peu qu'elles existent encore.

Relancer

Il faut du temps pour convaincre Alan Moore de tenter de relancer Big Numbers après la démission de Sienkiewicz. Quand il devient évident que son mariage bat de l'aile, il veut tout arrêter. « Ma situation personnelle venait d'évoluer brusquement. Je ne me serais pas engagé là-dedans si j'avais su que ça arriverait. Mais à l'époque, Phyllis et Debbie voulaient toutes deux poursuivre la série, alors j'ai continué à écrire jusqu'au numéro cinq... C'est seulement à cause des problèmes de Bill que nous n'avons rien publié, parce que nous n'avions reçu aucune planche. Dès lors, on a compris qu'on n'irait pas plus loin. »

Plus tard, il reconnaît : « La première fois que c'est arrivé, ça m'a plus ou moins laissé sur la paille. Pas le moment le plus gai de ma carrière professionnelle. Je m'en suis sorti tant bien que mal mais c'était dur. » Il ajoute : « Je voulais essayer de le sauver mais après ce deuxième arrêt, je n'avais plus le cœur à ça. » Big Numbers est mort. Mad Love n'existe plus et a englouti l'essentiel de l'argent de Watchmen. Le mariage d'Alan et Phyllis se termine au bout de treize ans.

Edwin Drood

Big Numbers ne sera jamais terminé et ne le sera jamais, d'après l'auteur. « Non, ce ne sera jamais publié. J'ai déjà eu deux dessinateurs qui se sont enfuis en hurlant. Après ça, difficile de ressusciter la BD. On fait quoi?On recrute un nouvel illustrateur ? On reprend au premier épisode et on premiet au lecteur que, cette vois, on va aller au bout ? Mais si l'artiste abandonne encore en plein milieu ? » Big Numbers est probablement le plus gros acte manqué de l'oeuvre de Moore. Un chef-d'oeuvre tragiquement inachevé. Gary Groth, l'éditeur du Comics Journal, déclare : « Je ne crois pas qu'il se soit fourvoyé. Je crois que c'est la meilleure chose qu'Alan aurait pu faire – pour lui et pour les comics. Cet échec est une vraie tragédie. »

Une version de Big Numbers est également développée pour la télévision par Moore et le producteur Alex Usborne de Picture Palace. En 2000, Moore explique : « Nous avons une présentation complète, épisode par épisode, pour une série télévisée de Big Numbers. » Il ajoute : « Douze épisodes d'une heure, un peu comme Our Friends in the North, mais avec davantage de mathématiques fractales. » Mais la série TV Big Numbers ne verra jamais le jour non plus.

« Je crois que si Big Numbers avait continué, ça aurait certainement tout changé. Les bouts qui ont survécu sont astucieux. Mais, à présent...j'aime le considérer comme mon Edwin Drood. »

Discussion autour d'un papier
Magnifique plan mosaïque
Couverture du premier
Conversation mathématique
Ouverture d'un centre commercial
Dyptique avec une corbeille
Chris revoit sa mère
Superbe gaufrier de douze cases