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À la tête,
avec Manet, du mouvement impressionniste, le «peintre des danseuses»,
mais aussi des modistes, des champs de courses et des cafés, suscite
l'admiration de ses contemporains et le respect des jeunes artistes de son
temps, ce qui ne l'empêche pas d'affirmer sa vie durant un solide principe
d'indépendance et un goût profond pour la modernité.
Étudiant
assidu de la peinture ancienne et moderne – il possède des œuvres
signées le Greco, Ingres, Delacroix, Corot, Courbet, Manet, Gauguin,
Cézanne –, Edgar Degas est aussi l'artiste exigeant dont Odilon Redon
pourra dire: «C'est sur lui que se discutera toujours le principe de
l'indépendance... Degas aurait droit à son nom inscrit au haut
du temple. Respect ici, respect absolu.» En un demi-siècle d'activité,
il réalise quelque 2 000 tableaux et pastels, 74 sculptures, plus
de 200 monotypes, 68 gravures et des centaines de dessins. Mais cet artiste
doué, qui, né dans une famille aisée, bénéficie
de la meilleure formation, ne serait pas Degas sans la formidable crise des
années 1870, qui l'amène à rompre avec Ingres et ses
disciples pour se consacrer à des recherches entièrement originales
qui feront de lui un phare pour les générations à venir.
Les années de formation
Depuis sa naissance,
le 19 juillet 1834, Edgar de Gas, l'aîné des cinq enfants d'un
banquier, est destiné à faire carrière dans la finance.
Il suit des études classiques au collège Louis-le-Grand, à
Paris, obtient son baccalauréat ès lettres, puis s'inscrit
à la faculté de droit. Mais Edgar, qui se passionne pour le
dessin et la peinture, consacre tous ses moments libres à l'étude
des maîtres anciens au musée du Louvre et au cabinet des Estampes
de la Bibliothèque impériale. À vingt et un ans, il délaisse
le droit et entre à l'École des beaux-arts, où il s'inscrit
dans l'atelier de Louis Lamothe, un peintre académique proche d'Ingres.
Son père suit d'un œil intéressé, parfois critique,
ses débuts dans la peinture. Pour mieux se préparer au prix
de Rome, il s'embarque pour l'Italie, pays d'origine de sa famille paternelle,
où il séjourne pendant trois ans. Il copie les tableaux des
musées, suit les cours du soir à la villa Médicis et
fait la connaissance de quelques peintres. Parallèlement à ses
études d'après les maîtres anciens, il peint des portraits
posés par ses proches. Il commence en 1858-1859 un grand tableau à
la manière de Holbein ou de Van Dyck, représentant son oncle,
sa tante et leurs deux fillettes, la Famille Bellelli, chef-d'œuvre de ces
années de formation. Vers 1860, il peint des portraits proches du
linéarisme d'Ingres et des sujets historiques (Sémiramis construisant
Babylone, 1861).
Le réalisme
De retour à
Paris, Degas entame véritablement sa carrière de peintre. Encore
inconnu du public, des amateurs et des marchands, il vit de la confortable
pension que lui verse son père. Il loue un atelier dans le IXe arrondissement,
dont il ne s'éloignera plus guère de toute sa vie; il y fréquente
le café de la Nouvelle-Athènes. En 1865, il expose pour la
première fois au Salon, avec Scène de guerre au Moyen Âge,
un tableau d'inspiration historique. Il abandonne bientôt ce genre
pour se tourner vers des sujets modernes: courses de chevaux, spectacles
d'opéra, ballerines. Il est fasciné par la «scandaleuse»
peinture de ses contemporains Courbet et Manet. Au café Guerbois,
il se joint aux réunions d'un groupe d'artistes: Monet, Astruc, Bracquemond,
Bazille, Fantin-Latour, Renoir, Cézanne, Pissarro. Très vite,
Degas apparaît, avec Manet, comme le chef de file d'une nouvelle école
esthétique qui, après la guerre franco-prussienne, se constitue
en association d'artistes afin d'organiser des expositions sans jury. Degas
embrasse donc la cause du réalisme et, en 1872-1873, au cours d'un
voyage à La Nouvelle-Orléans, berceau de sa famille maternelle,
formule son projet artistique: «Rendre le mouvement naturaliste digne
des grandes écoles.» De ce séjour date un tableau d'une
pénétrante vérité, le Marché du coton,
aussi appelé Portraits peints dans un bureau.
Les années impressionnistes
Mais, bientôt,
Degas se tourne, comme Manet, vers une voie picturale divergente: la première
exposition du groupe, surnommé «impressionniste» par le
critique Louis Leroy, se tient dans l'atelier du photographe Nadar, en avril
et mai 1874. L'événement fait scandale. La presse blâme
les artistes de ne traduire que des impressions visuelles superficielles,
sans se soucier des règles académiques de composition et d'harmonie
de couleurs. Leurs toiles apparaissent comme inachevées, leurs couleurs,
d'où sont exclus les noirs et les ombres grises, comme stridentes
et artificielles. Ignorant les critiques, Degas s'engage de plus en plus
profondément dans ses recherches, multipliant les expérimentations
techniques. Il travaille avec des bâtons de pastel secs ou mouillés
pour obtenir des effets fondus ou avec des pigments purs qu'il fixe sur le
papier à l'aide d'une brosse trempée dans une solution d'eau
et de colle. Il aime l'aspect velouté et opaque de ces matières,
leur caractère souple et vivant, qui conserve la facture gestuelle.
Le pastel et la gouache permettent de traduire des impressions visuelles
spontanées. Ils s'opposent au travail plus élaboré de
la peinture à l'huile. Dans ses tableaux, en effet, Degas laisse souvent
visible le travail de la main, la trace des coups de pinceau chargé
d'une matière très fluide, presque diaphane. Ne se souciant
pas de donner a priori à ses toiles un aspect fini et léché,
il s'attache à traduire en quelques traits et surfaces colorées
le caractère essentiel de son motif. Seuls ses portraits sont travaillés
de manière réaliste. Sa famille et ses amis posent pour lui.
En raison des liens affectifs étroits du peintre avec son modèle,
ces portraits expriment une profonde vérité psychologique.
Dans les scènes de groupe, Degas s'attache à un nombre restreint
de sujets: repasseuses, courses de chevaux (Avant le départ, 1862),
ballets (la Classe de danse, 1874; Danseuse à la barre, 1880). Son
faible intérêt pour le paysage le distingue des autres impressionnistes,
amateurs de sujets de plein air. Les scènes à plusieurs personnages
sont prétextes à des recherches de compositions inédites,
où le motif apparaît tronqué, souvent coupé en
deux, décentré ou asymétrique. Degas cherche ainsi à
fixer, comme dans un instantané photographique, un fragment de la
réalité. Cette vision spontanée est paradoxalement le
résultat d'une élaboration complexe. Degas multiplie les croquis
sur le vif et met en place sa composition finale en atelier. On ne compte
plus, par exemple, les danseuses esquissées au fusain ou à
la peinture à l'essence sur des papiers de couleur, puis transposées
sur des toiles. Pendant des années, les petits rats de l'Opéra
s'exerçant à la barre, en répétition, sur scène
ou au repos constituent le thème favori de sa peinture. Degas obtiendra
assez tard une autorisation pour travailler sur place, à l'Opéra:
les danseuses viennent donc poser chez lui et il compose ensuite d'imagination
son tableau. Ses danseuses et ses chevaux de course conservent cependant
la saveur de la réalité, tout en faisant la synthèse
d'expériences personnelles et d'influences variées, comme,
pour les chevaux, la peinture anglaise et les estampes japonaises. Parallèlement
à la peinture, Degas pratique la sculpture, modelant dans la cire
des séries de danseuses, de Femmes à leur toilette (1885-1898)
et de chevaux. Sa plus célèbre statue, la Petite Danseuse de
quatorze ans, habillée de vrais vêtements, un ruban noué
dans les cheveux, crée le scandale lorsqu'elle est présentée
à la sixième exposition impressionniste.
Des orgies de couleurs
À 46 ans,
Degas jouit d'une réputation bien établie et, dans les années
1880, son œuvre remporte un succès grandissant. Après la dernière
exposition impressionniste, en 1886, il s'abstient de participer aux manifestations
artistiques collectives. Il mène une existence réglée,
presque exclusivement consacrée au travail. Célibataire, il
s'entoure de quelques amis choisis. Ce confinement dans les habitudes lui
permet, paradoxalement, les plus grandes audaces dans son œuvre. Aux thèmes
de prédilection des années 1870 vient s'ajouter une série
d'œuvres sur les modistes. Les chapeaux, agrémentés de multiples
fanfreluches, indispensables accessoires de la coquetterie féminine,
sont prétextes à une débauche de couleurs et de formes
animées. La femme est omniprésente dans les tableaux de la
maturité, mais c'est plus le traitement de l'espace que le sujet qui
retient l'attention de l'artiste. La plupart de ses compositions sont prises
d'un point de vue élevé, en vue plongeante. Les personnages
sont présentés en vue rapprochée, dans une lumière
théâtrale. Le spectateur entre dans l'intimité du modèle,
femmes surprises à leur toilette, vues de dos ou de profil, se cambrant
sous la morsure du peigne dans leur épaisse et flamboyante chevelure.
Les dernières années
Les troubles de
la vue dont Degas souffre depuis plusieurs années s'aggravent avec
l'âge. Ses facultés amoindries sont-elles à l'origine
de l'abstraction de plus en plus grande des œuvres de sa dernière période?
À la fin du siècle, Degas reprend avec enthousiasme les pastels
de sa jeunesse. Il travaille en grand format la gesticulation frénétique
des danseuses russes, ses «orgies de couleurs» comme il les appelle,
et dessine des nus sans relâche, utilisant du papier-calque afin de
reprendre son dessin sans le surcharger ni le détruire. Il pratique
aussi le modelage en cire ou en plastiline.
En 1910, devenu
aveugle, il cesse de travailler. Il meurt sept ans plus tard, d'une congestion
cérébrale. Degas laisse l'image d'un être sensible, spirituel
et distingué, intransigeant pour tout ce qui touche à l'art,
et gardant, comme tous les génies, le pouvoir de déranger.
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